ErHel est une infirmière Française qui, après s’être installée au Québec, a décidé de tenter l’aventure à Bénarés en Inde en travaillant pour l’association Agir pour Bénarés. Elle nous raconte dans cet entrevue son parcours atypique, qui l’amènera de la psychiatrie, en passant par la chirurgie pour se spécialiser plus tard dans les plaies et cicatrisations. Aujourd’hui, en Inde, elle met toutes ses compétences au service d’une ONG et découvre une culture complexe et à mille lieux des problématiques occidentales. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

#Est-ce que tu peux te présenter et nous expliquer ton parcours ?

Je m’appelle Erhel, j’ai bientôt 28 ans, je suis infirmière française, diplômée à Lorient en Bretagne depuis 2010. 

J’ai commencé à travailler presque 3 ans à côté de Lorient, dans un hôpital psychiatrique. J’y ai fait principalement de l’admission adulte. J’ai aussi fait un peu de réadaptation. 

En 2013, j’ai choisi de partir vivre au Québec, à Montréal plus précisément, pour des raisons personnelles (envie de découvrir un autre pays, besoin de changement, de nouveaux défis…) et professionnelles (je ne m’y retrouvais vraiment plus dans la psychiatrie française). J’en étais arrivé à un point où mon métier était devenu alimentaire, alors que j’avais commencé avec une réelle passion

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

Arrivée à Montréal, j’ai fait mon stage d’adaptation dans un service de chirurgie spécialisée dans les soins aux patients blessés médullaires. J’ai trouvé ça dur. J’ai aussi beaucoup appris. Dur, car il n’est pas évident de réapprendre son métier différemment. De plus, je n’avais pas d’expérience en chirurgie et j’ai eu beaucoup d’apprentissages à faire. Dur également, car c’est une clientèle difficile à prendre en charge, principalement par manque de temps (et oui… Le Québec n’est pas forcément miraculeux). Il m’est arrivé souvent de rentrer chez moi en pleurant, car j’étais mécontente de ce que j’avais pu apporter à mes patients : mes soins physiques étaient tous faits, mais l’infirmière de psychiatrie en moi était mécontente de ne pas avoir pu prendre le temps d’écouter la souffrance de mes patients, de les aider dans leur deuil (apprendre qu’on est paraplégique ou tétraplégique du jour au lendemain… Ce n’est pas simple). 

Après ces 5 mois, j’ai pu regagner la psychiatrie. Et là, j’ai compris pourquoi je n’en pouvais plus d’exercer en France. Ça a été une sorte de révélation : l’importance du respect du patient (non je m’excuse, mais vouvoyer un patient ne suffit pas à le respecter), l’utilisation très limitée des contentions et isolement (maximum 2h… Un changement draconien par rapport aux jours, semaines ou même mois que j’ai connu en France). Il y a aussi ce temps que je pouvais leur accorder vraiment, les entretiens quotidiens avec mes patients, le fait de leur parler de leur maladie, de leur traitement, sans tabous. 

Tout n’était pas rose bien sûr. Mais je m’y suis sentie bien

J’ai donc travaillé pendant 8 mois en service adulte accueillant des patients psychotiques, puis un an à l’urgence psychiatrique. 

Et là, après avoir mis en place un projet, on m’a fortement suggéré de postuler sur un poste de conseillère en soins infirmiers volet soins de plaies / stomies. 

Késako ? C’est un rôle qui n’existe pas vraiment en France. Je vous invite pour plus de détails sur le rôle classique de la conseillère en soins infirmiers à aller sur le site de l’OIIQ (Ordre des Infirmiers et Infirmières du Québec ). 

Mon quotidien à moi était celui-là : 80-90% du temps, je répondais à des demandes de consultations. Une infirmière ou un médecin étaient perdus sur la prise en charge d’une plaie ? Je venais évaluer la plaie, et déterminait d’un protocole de soins pour cette plaie, approuvé par le médecin. Ceci était donc une prescription. J’étais également présente pour expliquer des techniques spécifiques (thérapie à pression négative, plus connue sous le nom de VAC-thérapie (attention, il s’agit du nom d’une marque), soins de stomies particuliers, soins de fistules, etc. Je travaillais donc en collaboration autant avec les infirmières qu’avec les médecins. J’ai même au l’occasion de monter au bloc opératoire pour assister le chirurgien sur la mise en place de pansement de thérapie à pression négative ! 

J’avais également un rôle de formation : nous proposions des formations en soins de plaies régulièrement, sous différentes formes, de façon à améliorer les pratiques au sein de l’hôpital. 

Mon rôle était aussi de monter des nouvelles techniques de soin, des protocoles, selon les besoins des patients, des infirmières et de l’hôpital. 

J’ai eu la chance de pouvoir avoir accès à beaucoup de formation et à une collègue géniale, avec une grande expérience. Cela m’a permis d’apprendre énormément et de découvrir une autre facette de notre métier, qui me semble tout autant importante. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

#Pourquoi après le Québec as-tu choisi de partir exercer 6 mois en Inde ?

J’ai passé un an dans ce poste de conseillère. Mais mon envie de bouger me démangeait encore. Pour être honnête, ma psychiatrie me manquait. 

Et puis j’ai vu cette annonce, de l’association Agir pour Bénarès, qui disait rechercher une infirmière en urgence pour le dispensaire. Depuis très longtemps j’ai cette envie de pouvoir aider une population fragilisée. De me rendre utile différemment. L’annonce parlait de soins de plaies, principalement. J’ai trouvé que c’était l’occasion rêvée pour pouvoir mettre en application mes rêves et les connaissances acquises au cours de cette dernière année. C’était un « bon moment » dans ma vie. J’avais la liberté de pouvoir le faire, à tous points de vue. 

J’ai donc sauté le pas. Mon profil a plu. Et en quelques semaines je me suis retrouvée à Bénarès, sous une chaleur écrasante de début mai, à faire des pansements dans un petit dispensaire

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

À savoir aussi que je suis résidente permanente à Montréal, donc après l’Inde, je vais pouvoir y retourner sans problème !

#Raconte-nous ton quotidien

Je travaille au dispensaire du lundi au samedi, de 9h à 13h. 

Je suis actuellement la seule infirmière, mais d’autres bénévoles viennent prêter main-forte au cours de l’année, pour des périodes plus courtes. 

Je travaille avec trois aides-soignants indiens : Nittin, qui travaille quotidiennement avec moi, ainsi qu’Anil et Ram qui alternent entre ce dispensaire et un autre plus petit qui me requière pas ma présence. 

Tous parlent hindi et anglais, et Nitin parle également français. 

Ils n’ont pas de formation d’origine, mais ont appris au fil des années (plus de 10ans maintenant) à faire les soins. Ils sont d’une aide précieuse et connaissent bien leur travail.

À notre arrivée au dispensaire, nous faisons le ménage, puis installons notre matériel. Ensuite les patients entrent et défilent tout au long de la matinée. Nous faisons en ce moment 40 à 50 pansements / matinée. Pendant la mousson cela risque de passer à 70-80. Voir plus. 

Souvent nos mâtinés sont bien occupées. Nous alternons des soins plus complexes (brûlures, parfois très importantes, ulcères du membre inférieur, ulcère diabétique, plaies de pression…) avec de la bobologie (petites égratignures, plaies dues aux mycoses, etc) en passant par les furoncles, très répandus ici, surtout pendant la mousson, qui amène chaleur et humidité. 

L’association a également des fonds prévus pour pouvoir faire hospitaliser un patient ou payer une opération quand cela est nécessaire et que le patient n’en a pas les moyens. 

Nous avons également un médecin, trois matinées par semaine. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

#Quelles personnes accueilles-tu ?

Nous accueillons tout le monde. Mais il s’agit principalement de patients pauvres, souvent issus de la caste des intouchables. En Inde, il y a une hiérarchie religieuse qui établit la caste des gens, en fonction de leur métier. Si tu es né dans une famille de caste « marchand de tissu« , tu resteras « marchand de tissu« , et tu te marieras avec un « marchand de tissu« . Les intouchables sont les « hors-castes ». En gros, ce sont des parias aux yeux de la communauté. On explique qu’ils se sont mal conduits dans leurs vies précédentes ce qui explique qu’ils soient nés dans ces familles. D’ailleurs, nous occidentaux sommes des intouchables également. En théorie, le système de caste est aboli depuis plus d’un demi-siècle. En réalité, il est très facile d’observer des petits gestes quotidiens qui démontrent encore la présence de tout cela. 

#Soignez-vous tout le monde sans distinction ?

Oui. D’une manière générale et globale oui. Les soins (pansements, injections) sont gratuits. Il y a seulement la consultation avec le médecin qui est payante : 20 roupies (environ 0,25€). Cela comprend les médicaments. 

Notre engagement est de venir en aide à tous ceux qui en ont besoin, quels que soient leur moyen ou leur origine. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

#Comment fonctionne le système de santé en Inde ?

C’est une chose encore un peu floue pour moi. Mais d’une manière générale : il n’y a pas de couverture santé. Une hospitalisation peut coûter très cher et endette souvent sur de nombreuses années les familles pauvres. Beaucoup même n’y vont pas, car n’en ont pas les moyens. 

Certains centres proposent cependant des consultations à des tarifs modiques (20 roupies), mais les patients doivent acheter leur médication après, ce qui peut avoir un coût assez élevé au final, surtout pour une maladie chronique. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

#Quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer ?

D’un point de vue professionnel, ça a été un choc. Je savais que j’aurais peu de moyen, je savais que je ne pourrais pas prétendre à ce que j’avais avant. Mais, il y a ce que tu imagines et la réalité du terrain, c’est extrêmement différent !

Le dispensaire est tout petit. Il contient une pièce principale d’environ 3m x 7m avec une pièce adjacente, un peu plus petite, dans lequel le médecin reçoit les patients pour les consultations. Elle nous sert également comme pièce pour un peu plus d’intimité pour certains soins, ou un besoin d’allonger un patient. Bref, c’est minuscule. Et parfois, les jours où le médecin est là, entre les patients pour les soins, ceux pour le médecin, plus nous, on peut être plus de 20 entassés dans la première pièce. 

Ces locaux sont aussi extrêmement poussiéreux, tout comme le reste de la ville d’ailleurs ! Et pourtant, chaque matin, nous balayons, nettoyons à grandes eaux, désinfectons plans de travail et chaises.

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

Ensuite, il y a l’hygiène. Elle est intimement liée à nos moyens. Faute de matériel en quantité suffisante, nous nettoyons les plaies au coton, nous passons un peu d’alcool sur nos gants entre chaque soin ( sauf furoncle, contact avec du sang, etc.), nous gardons les pansements entamés d’un soin sur l’autre, nous nettoyons nos instruments avec un genre de liquide vaisselle puis les faisons bouillir dans une bouilloire électrique pour tenter de s’approcher un peu plus d’une stérilisation. Il nous arrive dans certains cas aussi de faire tremper dans une solution désinfectante locale certains instruments en plus de l’étape bouilloire. De même, l’un de nous « sert » les autres : c’est-à-dire qu’il s’occupe de nous découper et donner tout le matériel dont nous avons besoin lorsque nous soignons. Cette personne ne fera donc, en théorie pas de soins ce matin-là. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

Nous tentons d’être le moins possible des vecteurs de contamination, cependant je pense que cela arrive. 

Ensuite, il y a nos patients. Arriver pour une plaie sur un pied, en marchant pieds nus, et ne pas penser une minute à se laver les pieds avant de se faire soigner (un robinet est à leur disposition) : c’est plus que courant, c’est quotidien. De même, apprendre que le fameux pansement a été enlevé au bout d’une heure parce que « ça grattait », ou « il est tombé quand je me suis baigné dans le Gange « (on avait pourtant dit pas d’eau ni de Gange), ou même  » On m’a dit de plutôt mettre des toiles d’araignée, c’est mieux » (et pourquoi tu viens alors ? Hum. ). Puis y a ceux qui hochent la tête à l’indienne, mouvement que je suis bien incapable de faire moi même, et encore moins de comprendre, même après deux mois ici (oui ? Non ? Peut-être ? Un jour ? Jamais ? ou toute autre variante imaginable).

Une de mes difficultés est aussi la langue. Je parle donc français ainsi qu’un anglais « correct » et j’apprends quelques mots d’hindi très rudimentaires. La communication passe surtout par le non verbal, c’est une expérience qui, bien que compliquée par moment, est aussi très intéressante !

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

Sinon, en ce qui attrait plus à l’étonnement qu’aux réelles difficultés, c’est de travailler avec des vaches au bord de la pièce de soins qui parfois même tente de monter les trois marches pour rentrer dans le dispensaire, d’avoir quasiment constamment des mouches qui vont sur les plaies, des fourmis qui se baladent pas loin, des souris et des lézards locataires aussi des lieux, des chiens pas bien loin non plus. Bref, toutes sortes de choses qui font aussi le charme de la vie indienne et qui re-questionne la vision aseptisée de l’hôpital occidental

#Comment est la vie à Bénares ? Qu’apprécies-tu là bas

Dans un premier temps, je dirais les deux ou trois premières semaines, j’ai trouvé vraiment très dur d’être ici. C’était ma première fois en Inde, je suis arrivée à un moment où l’on frôlait quotidiennement les 50, voir les dépassait. Le rythme et la manière de vivre sont extrêmement différents de tout ce que j’ai pu connaitre. Il m’a fallu un temps pour apprécier. J’estime ne toujours pas comprendre, et j’ai surtout abandonné l’idée de retrouver ce qui faisait ma vie avant. J’apprends donc à vivre différemment. Je continue d’ouvrir mon esprit à ces manières de faire, à cette culture qui m’est étrangère, à ces religions que je ne connais peu (l’hindouisme et la religion musulmane sont toutes les deux très présentes). Je lis sur l’histoire du pays, je questionne les gens avec qui je suis sur tel ou tel coutume, comportement, etc afin de mieux concevoir ce qui m’entoure

J’ai la chance d’avoir rencontré pas mal de personnes ici : des bénévoles (voir expats) français ainsi que des locaux très sympathiques. Cela me permet de me sentir moins seule dans cette ville de plus de 2 millions d’habitants. C’est également des rencontres très enrichissantes, des gens qui me marqueront d’une manière ou d’un autre. 

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

J’adore ce petit je ne sais quoi, qui fait que Bénarès est rempli de surprise ! « Sab Kuch Milega » comme on dit ici, ou  » tout est possible « . Parce que oui, tout est possible, et rien n’est plus vraiment surprenant. Il suffit de se balader un peu pour tomber sur des scènes tout aussi inédites les unes que les autres : une vache qui met bas dans la cour de mon immeuble, les cortèges funéraires dans la rue suivie de près d’un cortège de mariage,  des enfants abandonnés sur les bords du Gange (tristement vécu), une vache allongée au milieu de la route, un bouchon sur la route à un endroit improbable, des enfants ( et des grands enfants !!) jouant au cricket au détour d’une ruelle, un homme tissant de la soie t’invitant à venir regarder comment il fait, un enfant qui frappe sans raison un chien, la beauté d’un coucher de soleil, une pluie torrentielle qui transforme les rues en piscine de 50cm de profondeur, le soleil qui refait son apparition après une pluie avec la chaleur suffocante que ça entraîne, ce gamin qui te sourit de toutes ses dents en te lançant  un « Helllooo ! », cet ado qui se balade avec une boite contenant un serpent, cette vieille dame assise un chaï à la main, dans son vieux sari élimé, tomber sur un magnifique petit temple au détour d’une rue jusque là inconnue…  Tant d’autres exemples, toutes sortes de choses belles ou beaucoup moins, mais qui forment un tout, Bénarès. 

Cette une ville qu’on dirait tout droit sortie du moyen-âge, antenne satellite et téléphone intelligent en plus. 

C’est une ville qui m’inspire toute sorte de sentiments, j’ai cette impression qu’elle joue à me faire faire du yo-yo émotionnel : c’est intense, fatigant, mais tellement enrichissant !

ErHel, une infirmière française à Bénarès en Inde

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