Dans un précédent article traitant de la médecine traditionnelle réunionnaise, j’ai pu vous faire une brève présentation de cette médecine aux mille visages. Aujourd’hui je vais tenter de vous présenter les différents cultes et les différentes religions présentes sur l’ile et qui ont une incidence directe sur la médecine choisie par les Réunionnais et donc sur leurs façons de se soigner.

Selon l’ethnologue Valérie Aubourg, la religion la plus représentée à l’ile de la Reunion est le christianisme avec plus de 80% de pratiquant (dont 4% de membres des Églises adventistes, évangéliques, pentecôtistes…) , on retrouve ensuite des pratiquants de l’hindouisme, l’islam et bouddhiste en dernière position.

Médecine traditionnelle réunionnaise : croyances et religions

Les conduites religieuses, les croyances et les différentes façons de se soigner sont intimement liées, d’ailleurs dans l’inconscient réunionnais certaines pratiques religieuses sont réputées plus efficaces que d’autres. L’Hindouisme a bonne presse auprès des Reunionnais, ce qui peut être surement expliqué par la peur et la méconnaissance que provoquent les divinités malbares.

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En cas de maladie, la religion est souvent associée à la guérison, beaucoup de créoles réunionnais vont alors « faire de la prière ». Comme je vous l’ai expliqué dans l’article précédent un créole Réunionnais ne va pas se limiter à sa confession d’origine, en cas de maladie il se réserve le droit d’aller vers la confession qui lui semble la plus efficace. Il n’est donc pas rare de voir un catholique réalisé des processions malgaches ou malbares (comme le cavadee par exemple). S’est ainsi créée une sorte de « religion créole », un système dynamique, transversal et sans exclusivité.

Croyance, foi et religion

Pour comprendre ces pratiques, il est important de savoir faire la distinction entre croyance et religion qui sont deux termes proches, mais différents de sens et souvent victime d’amalgame.

Dans notre vie, nous évoluons au quotidien avec des croyances qui nous rassurent et qui nous guident. Elles peuvent être populaire comme personnelle (certaines peuvent d’ailleurs nous mener la vie dure !). Ce sont elles qui orientent nos gestes de tous les jours, on pourrait la comparer à la petite voix présente au-dessus de notre tête.

Médecine traditionnelle Réunionnaise : croyances et religions

D’ailleurs, certaines croyances collectives sont tellement tenaces  que nous prenons ces croyances pour des vérités absolues, alors qu’elles ne le sont pas (ex : impossible de réussir dans la vie sans étudier, il faut souffrir pour être beau, je ne serai pas en forme si je n’ai pas bu mon café le matin…).

Je suis assez d’accord avec ce que nous dit André baechler sur le sujet: « la tête croit et le coeur sait », il rajoute que : « On ne peut croire qu’en quelque chose d’incertain, car lorsque l’on est certain, on ne croit plut, on sait. » C’est d’ailleurs ce que l’on peut appeler la foi (ou l’instinct), notre certitude. On ne réfléchit plus quand on sait, on fait.

Magie et religion

Ces religions et ces croyances peuvent s’appuyer sur des rituels catégorisés en ethnomédecine comme des rites magico-religieuse. Beaucoup de créoles réunionnais privilégient le recours à des tradipraticiens (les devineurs ou les guérisseurs). La formation de ces devineurs est diverse, c’est le fruit soit d’un long apprentissage, par transmission, ou parfois d’un rêve ou d’un épisode de transe. Dans tous les cas ce sont ces connaissances qui vont légitimer le guérisseur au sein de sa communauté et qui vont lui conférer un statut bien particulier.

Il faut noter tout de même une différence entre la formation des guérisseurs et des médecines  savantes (la médecine chinoise ou ayurvédique). La formation passe par l’apprentissage de texte sacré et qui est une médecine empirique, bien plus longue sur la durée (presque 12 ans de formation pour un médecin Ayurvédique).  Les pratiques sont vastes et diverses en fonction des croyances (comme l’imposition des mains ou la cérémonie des cheveux maillés),

Les patients réunionnais ont une bonne image de la biomédecine, mais c’est une manière de se soigner qui s’éloigne pour eux de la médecine traditionnelle qui a une approche plus globale et plus préventive. La médecine traditionnelle réunionnaise dans son versant magico-religieux va en effet avoir une approche de la maladie aussi bien sociale, familiale et religieuse. Ces méthodes vont permettre au malade de renouer avec la famille (qui a pu s’éloigner avec la maladie), la société, mais aussi avec les esprits.

L’exemple du Tanbav réunionnais

En anthropologie le tanbav est une pathologie que l’on qualifie de « culture bound syndrome » (ou syndrome lié à la culture). Selon les travaux de Pow Ming Yap  en 1967, le culture bound syndrome sont des maladies qui n’existent que dans une culture donnée, mais qui n’a pas d’équivalent ailleurs et dans le système biomédical. À la Réunion on dit aussi que ce sont des maladies que le docteur ne connait pas.

Le Tanbav est une maladie qui a été décrite par Benoist en 1993 : « sont rassemblées diverses formes de pathologies intestinales des nourrissons et des très jeunes enfants, dont le diagnostic est fait par les mères à partir de signes très divers : diarrhées, douleurs abdominales, empâtements de la paroi abdominale, voire certaines formes de constipation. L’étiologie est considérée communément comme mécanique chez les mères réunionnaises à qui ce syndrome est très familier. Elle est attribuée à la présence dans le tube digestif de l’enfant, d’une matière qui perturbe le transit et qu’il faut attaquer par un sirop spécialement composé à cet effet… »

Pour les grands-mères ce méconium doit absolument être extrait du tube digestif de l’enfant, sans quoi l’enfant sera pris de colique de diarrhées, de problèmes de peau ou des boutons. Ces lavements visent à éliminer l’humeur mauvaise, voir toxique que contient le tube digestif de l’enfant au moment de sa naissance. Le nettoyage de ce méconium s’effectue au moyen de tisane dite « tisane tanbav« .

Selon Laurence Pourchez, ce genre de pratique vise à expulser tout le résidu maternel jugé vicié. On note aussi que les risques associés à ces pratiques sont de ne pas séparer l’enfant de son monde originel, c’est-à-dire le ventre de sa mère, mais aussi le monde des morts.

Cet exemple montre bien à quel point les pratiques lient entre elles le religieux, les croyances et le symbolique, ce qui en fait une médecine complexe.

Pour en savoir plus, je vous renvoie à un article de Laurence Pourchez qui fait partie de nos enseignants à l’université de l’ile de la Réunion lire ici.

Dans les pratiques liées à la médecine traditionnelle réunionnaise on va très souvent retrouver les chiffres 3 et 7, qui sont des « chiffres magiques ». Le 3 pour guérir et le 7 pour repousser.

Ce sont des chiffres que l’on retrouve à plusieurs niveaux de la médecine traditionnelle réunionnaise, comme lors de la préparation de tisane par exemple (toujours un chiffre impair : prendre 3 feuilles à faire bouillir). Ces chiffres se retrouvent aussi dans la confection des amulettes par les guérisseurs. Il n’est pas rare de constater dans mes prises en soins des patients de mon service que les patients portent ces amulettes que l’on nomme aussi « garantie » et que l’on nomme des cordons de Saint-Vincent. Elles sont noires et réalisées avec 7 petits noeuds, cette amulette a pour rôle de repousser la maladie.

Dans l’Hindouisme il y a aussi la cérémonie du Cavadee, que l’on retrouve tout au long de l’année en fonction des temples. Ce sont 10 jours de célébration en l’honneur du dieu Mourouga. Cette cérémonie Malbar comporte plusieurs étapes où ils vont se purifier, faire des offrandes, recevoir un peu de bénédiction et réaliser une promesse.

Voilà pour un bref aperçu des croyances, des symboles et de la religion ici à l’ile de la Reunion. Les pratiques sont nombreuses et complexes, et s’en approcher demande du temps et de l’observation, car les Réunionnais ne s’en vantent pas auprès du corps médical.

Dans un prochain article, nous aborderons une médecine très pratiquée à l’ile de la Reunion, à savoir la médecine des épices : l’Ayurvéda !

Sources :

  • Mon DU d’ethnomédecine (université de l’Ile de la Reunion)
  • Article de Laurence Pourchez (Anthropologue) sur le Tanbav Réunionnais
  • Article de Jean Benoist, Médecin et Anthropologue