L’histoire que Jean-Marie partage sur notre blog aujourd’hui va vous transporter dans les années 1970. Il nous entraine avec lui au coeur de la forêt Guyanaise, à un endroit que l’on nomme aujourd’hui le Village  Hmong de Cacao. Gendarme à l’époque, il a vécu et accompagné l’arrivée des Hmong de Cacao. C’est donc un récit rare et authentique que nous vous proposons aujourd’hui sur un village devenu un véritable pilier économique pour la Guyane ! 


L'incroyable histoire de l'arrivée des Hmong à Cacao

L’incroyable histoire de l’arrivée des Hmong à Cacao

« J’ai été affecté à la Gendarmerie de Guyane le 10 janvier 1976.

Au cours de l’année 1977, je me suis retrouvé en service à la Brigade de Cayenne Baduel. Courant juillet de la même année, on nous a annoncé le programme des réfugiés Hmongs.

Mon épouse devait repartir en métropole pour la rentrée scolaire de septembre 1977 de mon fils âgé de 8 ans. Officier de police judiciaire, je me suis donc porté volontaire dans la mesure où mon séjour sur le département se terminait le 10 janvier 1978. Ma candidature a été retenue ainsi que celle d’un gendarme mobile célibataire, Bernard L.

À partir du 15 août 1977, nous avons tous rejoint le site de Cacao. Nous avons dormi quelques jours dans des hamacs avec moustiquaire, tendus entre des arbres avant d’aménager le local qui deviendra par la suite le premier poste gendarmerie.

Mon épouse et mon fils ont rejoint jusqu’à leur départ le Poste de Dégrad Edmond pour y être hébergés (situé à 20 min en pirogue en aval de Cacao)…remplacé aujourd’hui par l’unité de Cacao.

Cacao était une ancienne piste d’atterrissage (pour avions légers monomoteurs) affectée à une mine d’or (exploitée par le passé par les Américains, je crois). Le choix était judicieux puisque l’avion pouvait atterrir et décoller dans l’alignement du fleuve La Comté.

La route n’existait pas et la seule piste qui était empruntée était en très mauvais état surtout lorsqu’il pleuvait (passages d’eau renforcés avec des bois, etc. la jungle quoi !). Pour la circonstance l’entreprise (d’élevage) Neyrat a retravaillé cette piste à partir de l’embranchement de la route du Brésil (Cayenne- St Georges de l’Oyapock), pour permettre dans un premier temps le passage de camions légers.

La piste d’aérodrome de Cacao était parsemée de broussailles et de petite jungle (la nature reprenait ses droits, puisqu’elle n’était plus utilisée depuis longtemps).

L'incroyable histoire de l'arrivée des Hmong à Cacao

Premiers brulis et potager

Sur les lieux, on trouvait :

Une ancienne « construction » qui servait de bistrot du temps de la mine, constituée de bois cathédral et contreplaqué couvert de tôles. Il était composé du bar qui a servi de poste administratif gendarmerie, avec à l’arrière une cuisine (sans point d’eau mais équipée d’un frigo à pétrole), de deux pièces qui servirent de chambres et d’un WC à l’extérieur. Pas d’eau courante, nous étions à la même enseigne que les réfugiés… on utilisait l’eau du creek (rivière) avec un filtre portatif en céramique.

– Une structure légère qui dominait la plage du fleuve qui a accueilli les dons (principalement vêtements pour les populations) et de dortoir pour les deux missionnaires, les pères blancs Brix et Charrier (qui arrivaient de VIENTIANE au LAOS d’où étaient originaires les réfugiés avant de se retrouver dans les camps de THAÏLANDE). Un administrateur nommé par l’ONU, Mr Reymond logeait également sur place.

– Une case en bois, surplombant le fleuve a été occupée par la suite par deux noirs marrons Fidéli le piroguier et le motoriste, affectés au poste gendarmerie/mission ONU.

Avant l’arrivée des réfugiés, à partir du 15 août, les gendarmes mobiles de Cayenne ont monté des tentes collectives et construit des bâtiments en bois pour héberger le premier arrivage et les suivants.

L’incroyable histoire de l’arrivée des Hmong à Cacao

Le premier contingent d’une cinquantaine de personnes (tous âges confondus) est arrivé à Rochambeau de nuit le 3 septembre 1977. De nuit (probablement pour éviter tout trouble dans la population Guyanaise) ils ont été conduits par camion jusqu’à Cacao, soit 3 heures de route après leur long voyage. Nous avions pour mission de les escorter. Je n’ose pas imaginer leur ressenti suite aux camps de Thaïlande… Ce contingent a été suivi de quatre autres il me semble pour atteindre les 450 personnes (de mémoire) en décembre.

Premiers arrivés avec en arrière plan l’hébergement collectif

Nous avions plusieurs missions, mais qui sont celles d’une façon générale de la Gendarmerie : Les protéger, car le parti indépendantiste Guyanais (dont le journal la Jeune Garde, je crois) était hostile à leur venue. La mission administrative était principalement orientée vers la constitution des dossiers de carte de séjour de résident. La mission était un peu compliquée, car seuls les anciens parlaient un peu le français (les guides de l’armée française au Vietnam et il y en avait peu et quelques jeunes adolescents). Heureusement, nous étions toujours assistés par l’un des frères missionnaires et de monsieur LING ingénieur agronome qui les accompagnait pour une mission de 18 mois. Je dois préciser que pour l’établissement de ces demandes de séjour, un seul à tour de rôle était à l’administration. Le second militaire, moi ou Bernard, nous étions proches des réfugiés pour répondre à leurs attentes et surtout pour éviter tout incident avec une personne étrangère au village ou un journaliste un peu trop curieux.

L'incroyable histoire de l'arrivée des Hmong à Cacao

L’incroyable histoire de l’arrivée des Hmong à Cacao

Une autre mission est venue se greffer, mais ce sont les aléas de la vie, il s’agit des évacuations sanitaires. De jour, aucun souci, l’hélicoptère évacuait, mais de nuit, nous nous sommes retrouvés confrontés à la situation pour une jambe cassée et un accouchement. Nous n’utilisions pas le véhicule gendarmerie qui était une Land Rover châssis court, mais la Simca Rancho des missionnaires. Il s’agissait d’une traction avant, et je peux vous dire que dans les passages délicats, il a fallu que j’utilise l’huile de coude et le sabre pour ne pas devenir gendarme-accoucheur en forêt. Pour l’anecdote, la maman aussitôt l’accouchement terminé dans la nuit à Cayenne a voulu remonter avec l’enfant à Cacao. J’ai réussi à la rassurer et nous sommes remontés le lendemain matin avec la maman, le papa, l’enfant nouveau né et moi.

Baptême du premier enfant chrétien né en Guyane et en arrière plan le parrain…..ma pomme

Après l’arrivée du deuxième contingent, en octobre, des groupes de travail ont été constitués avec les hommes. La répartition a été faite de la façon suivante, avec mon aval et celui de l’ingénieur agronome. Pourquoi mon aval ? En effet, rien n’avait été délimité par l’administration du département pour « travailler » la jungle !! L’idée ne m’a même pas effleuré, je donnai mon accord, sans connaître le fond du dossier.

  • Un groupe pour faire les brûlis des futurs champs de cultures.
  • Un groupe pour déterminer les emplacements des futures constructions individuelles du village en respectant les origines religieuses (animiste et catholique).
  • Un groupe de recherche, dans la jungle, des bois qui vont servir d’ossature aux maisons individuelles (les tôles et les planches étant fournies par la mission ONU)
  • Un groupe pour chasser et pêcher, pour alimenter l’ensemble de la population (certains vivres étaient fournis par la mission : riz, œuf, farine, lait en poudre) chaque clan ayant reçu de la volaille, poules, coqs, canards.
  • Un groupe chargé de la construction d’un lieu commun pour la religion, qui servait de lieu de réunion tous les soirs pour la répartition du travail du lendemain,

Conseil tous les soirs pour la répartition des travaux du lendemain en fonction de la charge de chaque groupe constitué

Ce dernier lieu servi aussi pendant ma présence de salle d’audience pour un acte de justice (coutumier) parce que l’un des réfugiés chargés du brûlis n’avait pas respecté les règles de sécurité lors de l’abattage d’un arbre, ce qui avait occasionné une blessure légère à l’un des participants du groupe. Ce « procès » comme toutes les réunions, se déroulaient en ma présence et en présence de l’un des deux missionnaires. La sanction a été décidée coutumièrement. Mon avis a été demandé en tant que » représentant de l’état présent !! » . Mon intervention a permis d’alléger la peine du fautif qui a été traduite par les responsables coutumiers par (comme ils n’avaient rien sauf ce qui faisait partie de la mission ONU), le don à la communauté de 5 canards à prélever sur la prochaine couvaison.

L'incroyable histoire de l'arrivée des Hmong à Cacao

Compte tenu du peu qu’ils possédaient, j’ai trouvé que c’était raisonnable et le missionnaire m’a confié que j’avais été plus tolérant que la communauté Hmong. Dans cette affaire, j’ai demandé qu’on explique à ce Conseil que compte tenu de l’ouvrage à réaliser (dans la jungle) deux mains étaient toujours les bienvenues. Mais, que si le Conseil n’avait plus confiance en lui pour l’ouvrage qui lui était désigné, il pouvait être changé d’affectation, notamment la construction des parties collectives (alimentation en eau, poulailler etc…).

L’incroyable histoire de l’arrivée des Hmong à Cacao

Je n’ai pas parlé des épouses ou compagnes. Elles étaient chargées de l’aménagement du village, de l’alimentation des groupes de travail et de la surveillance des enfants. Parfois, lorsqu’elles débroussaient, elles nous appelaient parce qu’elles se trouvaient face à face avec un serpent (souvent mortel et aux abords des premières maisons). Evènement que je réglais au fusil. Le premier groupe de réfugiés a défriché un lopin de terre au bord du creek, derrière le bâtiment du poste gendarmerie pour cultiver de la salade et des radis. Ces derniers étaient destinés à notre consommation personnelle.

L'incroyable histoire de l'arrivée des Hmong à Cacao

Le premier mois, ravitaillement en eaux pour la consommation à partir du creek qui jouxtait le futur village

La Chasse en forêt

Chaque clan avait un fusil Baïkal, un coup avec des cartouches. Chaque fois que le groupe « chasse » partait en forêt, je remettais à celui qui avait été « condamné »  mon fusil semi-automatique Browning 5 coups de calibre 16 et les cartouches que lui choisissait.

A l’époque, lorsqu’un chasseur se perdait en jungle, au bout de 4 jours les recherches étaient souvent abandonnées. En les voyant partir, nous nous faisions du souci compte tenu de notre responsabilité ‘’de protection ‘’ (je crois qu’ils n’avaient pas besoin de nous). Leur réponse était simple : on marche dans la jungle 1 heure au Sud, 1 heure à l’Ouest, 1 heure au Nord et on revient !!

Une fois, ils sont partis au lever du soleil et rentrés au coucher. Jamais bredouille, et toujours un gibier pour les deux gendarmes qui était souvent conséquent et que nous partagions avec les missionnaires. Mais cette fois-là, à leur retour il manquait une femme. En effet souvent ’’les spécialistes’’  accompagnaient les chasseurs pour découvrir la jungle, mais surtout pour la recherche de plantes médicinales.

 

Nous avions manifesté notre inquiétude auprès du Père BRIX qui nous conseilla de ne donner l’alerte à Cayenne qu’en fin de matinée le lendemain, sinon nous allions perdre LA FACE. Notre nuit n’a pas été tranquille. Le lendemain à l’aube le groupe est reparti à contresens de leur marche. Ils étaient tous de retour à 10 heures avec la ‘femme’ perdue. Elle nous a expliqué être sortie de la colonne parce qu’elle avait trouvé une plante médicinale et, lorsqu’elle s’était retournée elle était seule. Elle a décidé de rester sur place au pied d’un arbre toute la nuit, et n’a pas bougé jusqu’au retour…des sauveteurs… Je n’ose pas imaginer la nuit…mais nous sommes des gens de ..la ville.

Le quotidien de la gendarmerie

En dehors de la mission administrative, avec l’aide des missionnaires, nous leur expliquions quels animaux étaient protégés grâce à des tableaux, des photos et descriptions diverses, . Nous leur expliquions aussi que nous étions là non pour les surveiller, mais pour les protéger légalement. Nous ne nous faisions pas trop de soucis sur leur protection, ils étaient armés mentalement… En effet au cours de leur voyage depuis la Thaïlande, ils avaient peu de bagages, uniquement quelques vêtements de travail et surtout traditionnels, les bijoux en argent natif. Le principal poids était représenté par des outils, des sabres dont la lame représentait la feuille de riz, des ustensiles communs à la vie de tous les jours, mais aussi un soufflet en bambou pour être utilisé par le forgeron. Des arbalètes avec leurs flèches en bambou durcies au feu. D’ailleurs, à mon départ en janvier 1978, j’ai reçu en cadeau un sabre fabriqué à Cacao dans une lame de ressort de camion trouvée sur place, une arbalète Hmong et trois bagues en argent natif pour mon épouse, mon fils et moi.

Mais dans les bagages, ils avaient aussi caché dans leurs vêtements différentes pousses de plantes, notamment des bambous qui ont été plantés sur le site.

Construction du poulailler collectif….à l’image des poulaillers modernes (ponte sur des bambous et réception des œufs sur un bambou récepteur extérieur rempli de paille pour amortir les œufs

Je ne sais comment était leur vie dans les camps de Thaïlande, mais ils n’ont pas eu à apprivoiser la jungle, ils étaient chez eux (même si c’était difficile). La seule différence en dehors de l’éloignement des familles et du pays, c’était l’altitude puisqu’au Laos ils vivaient à 1500 m. Nous étions surpris tous les jours de leur comportement lorsque nous leur faisions savoir qu’ils étaient libres de circuler. Cependant, pendant mon séjour aucun ne m’a demandé d’aller voir Cayenne. Ils ont travaillé collectivement de nombreux mois pour défricher et agrandir la concession cultivable, les maisons prenaient forme au fur et à mesure à l’émerveillement des familles de réfugiés, les enfants étaient joyeux et venaient nous rendre visite tous les jours et nous échangions nos mots pour désigner telle ou telle chose dans chaque langue.

L’incroyable histoire de l’arrivée des Hmong à Cacao

Alors bien sûr une mission comme celle-là attire les autorités qui en sont à l’origine et la presse. Les officiels arrivaient par hélicoptères et ne nécessitaient pas de notre part de contrôle particulier. En revanche, si l’accès par route était bien surveillé, il nous incombait d’être vigilants sur les accès par La Comté.  C’est ainsi que nous avions eu la visite des représentants du Journal La Jeune Garde sans incident particulier et un reporter de Paris-Match à l’époque Mr Roger HOLEINDRE, ancien militaire et député aujourd’hui.

Cette expérience, qui faisait partie de ma mission de gendarme pendant 4 mois est devenue pour moi ‘’un fait marquant’’ de ma vie d’homme.

En effet, originaire du Nord Est de la France, même si la vie était difficile pour mes parents, j’ai bénéficié depuis mon jeune âge des avantages de l’industrie lourde (vacances-sports etc…). Cacao a changé mon approche de l’être humain et c’est peut-être pour cette raison que je me suis retrouvé à Canala en juillet 1978, fini ma carrière en métropole avant de revenir sur la Nouvelle-Calédonie à la retraite. »

Jean-Marie.